Eileen Noise : « Je n’écris pas pour refermer des blessures, j’écris pour les comprendre » (interview exclusive)

Publié le 5 mars 2026 à 12:30

Il y a des projets qu’on ne découvre pas par hasard. On les trouve quand on est prêt à les entendre.
Eileen Noise est de ceux-là.
Derrière ce nom — amalgame de douceur et fracas — se cache Marco Marroni, musicien Italien formé sur les scènes rock de Rome, où il vit et crée toujours aujourd'hui. Le parcours est celui d'un homme qui a troqué l'adrénaline du live contre quelque chose de plus intime, de plus exigeant : la vérité. 

Eileen Noise est né en 2020 de ce besoin. Pas un groupe au sens traditionnel, mais un projet collaboratif où Marco compose, écrit et produit seul, entouré de vocalistes soigneusement choisies — Aida Deturck, Ren Faye, et aujourd’hui Sophie, voix centrale de ce premier album.
« Car No One Leaves Clean », sorti le 4 février 2026, marque un tournant. Douze titres construits comme un arc émotionnel — tension, effondrement, réflexion, acceptation fragile. Un disque écrit dans l’ombre de la perte : celle d’un père, et le silence d’un frère absent le jour des funérailles. « You Weren’t There », morceau phare de l’album, porte cette blessure à vif — sans drama, sans accusation, avec cette honnêteté désarmante qui est la signature d’Eileen Noise.
Guitares sombres, atmosphères ambient, versions acoustiques dépouillées jusqu'à l’os. Alice In Chains, Pearl Jam, The Police — des influences qui ne définissent pas le son, mais ont façonné la façon dont Marco pense la structure, la dynamique, l’intensité. Tension. Fragilité. Atmosphère. Trois mots. Son propre résumé.
Avec plus de 6 000 auditeurs mensuels sur Spotify et une communauté qui grandit discrètement mais sûrement, Eileen Noise commence à trouver son public. En France, notamment — et Marco le sait. Si le projet monte un jour sur scène en dehors de l’Italie, dit-il, « la France aurait tout son sens ».
Les Rêveries de Betty ont eu la chance de le croiser. Il a répondu avec la même précision et la même profondeur qu’il insuffle dans ses chansons. Voici cette conversation.

Marco Marroni, avant Eileen Noise, tu as sillonné les salles emblématiques de la scène rock romaine — la Stazione Birra, l’ancien Blackout — avec Harshine et Noise Shelter. À quel moment exact as-tu ressenti le besoin de créer quelque chose de plus personnel, plus intime ? Et pourquoi le nom Eileen Noise ?

Avant Eileen Noise, jouer dans des groupes comme Harshine et Noise Shelter m’a beaucoup apporté. Ces scènes romaines étaient intenses, bruyantes, vivantes. J’ai appris ce que signifie partager une énergie avec d'autres musiciens et avec un public. Mais à un moment, j’ai commencé à sentir qu'il y avait des choses que je ne pouvais pas pleinement exprimer dans une structure de groupe. Non pas parce que ce n’était pas bien — c’était bien — mais parce que certaines émotions sont plus silencieuses, plus fragiles, et elles ont besoin d’espace. Eileen Noise est né de ce besoin. Créer quelque chose de plus intime. De plus personnel. Quelque chose où je pourrais façonner chaque détail — les mots, le son, l’atmosphère — sans compromis. Quant au nom, Eileen porte une douceur, presque une vulnérabilité. Noise, c'est l'opposé : brut, distordu, imparfait. Les associer m’a semblé juste. Parce que ce contraste est exactement ce qu’est la musique : fragilité et impact, lumière et distorsion, silence et volume.

Jouer en live dans des clubs, face à un public, c’est une énergie très particulière. Eileen Noise est aujourd'hui un projet essentiellement studio, loin de la scène. Est-ce une libération ou un deuil ? Qu’est-ce que ces années de scène à Rome t’ont appris que tu n’aurais pas pu apprendre autrement ?

Jouer live dans des clubs est une expérience très physique. Il y a de l’adrénaline, du bruit, de l’imprévisibilité. On sent le public respirer avec soi — ou contre soi. Ça enseigne l’immédiateté : pas de deuxième prise. Passer à un projet studio comme Eileen Noise n’a pas été une perte. C'était plutôt un changement de perspective. Sur scène, l’énergie est externe. En studio, elle devient interne. D’une certaine façon, c’était une libération. Le studio m’a permis d’explorer des nuances qui se perdraient probablement dans un club bruyant — des dynamiques subtiles, des moments fragiles, le silence. Mais ces années de scène m’ont appris quelque chose d’essentiel : la vérité ne peut pas être simulée devant un public. Si tu n’es pas sincère, le public le ressent instantanément. Cette leçon est restée. Même si Eileen Noise vit surtout en studio, l’honnêteté émotionnelle apprise sur ces scènes est toujours là, dans chaque chanson.

Eileen Noise ne joue pas live — non par contrainte, mais par choix. Le studio devient alors un instrument à part entière. Comment travailles-tu l’atmosphère sonore : est-ce que la composition part de l’émotion vers le son, ou du son vers l’émotion ?

Pour moi, ça commence presque toujours par l’émotion. Parfois c’est une phrase, parfois juste un sentiment que je ne peux pas totalement expliquer. Le son vient après — ou plutôt, le son est la façon dont j’essaie de donner un corps à cette émotion. Le studio n’est pas seulement un espace technique pour moi. C'est un instrument. Les couches, le silence, la distorsion, la réverbération — ce ne sont pas des effets, ce sont des éléments narratifs. Il y a des moments où un son suggère une direction — un ton de basse, un accord, une certaine tension dans le mix — et cela peut influencer la forme émotionnelle de la chanson. Mais le cœur est toujours émotionnel. Je ne construis pas des chansons pour qu’elles sonnent d’une certaine façon. J'essaie de les construire pour qu’elles ressentent d’une certaine façon. Si le sentiment est réel, l’atmosphère suit.

Eileen Noise est un projet collaboratif où plusieurs vocalistes ont gravité autour de toi — Aida Deturck, Ren Faye, et aujourd’hui Sophie, très présente sur « No One Leaves Clean ». Comment choisis-tu la voix qui va incarner un morceau ? Et qu’est-ce que Sophie apporte spécifiquement à cette esthétique sombre et viscérale qui te définit ?

Chaque chanson porte déjà sa propre identité avant que la voix n’arrive. Quand je travaille avec des vocalistes comme Aida ou Ren, il s’agit de chimie humaine — leur timbre, leur personnalité, la façon dont ils habitent naturellement une mélodie. Je ne force jamais une voix dans un morceau. La chanson doit s’y sentir chez elle. Sophie représente quelque chose de différent. Elle me permet d’explorer un espace plus intérieur et intime. Il y a une certaine fragilité et une certaine distance dans son timbre qui correspond à l’atmosphère plus sombre et plus viscérale de « No One Leaves Clean ». Avec Sophie, le focus glisse de la performance vers l’atmosphère. Ça devient moins une question d’interprétation et plus une question de façonner un paysage émotionnel. Chaque voix sert une dimension différente du projet. Mais le cœur — l’écriture, l’émotion, la vision — vient toujours du même endroit.

« Je n’écris pas pour refermer des blessures. J’écris pour les comprendre. » — Marco Marroni, Eileen Noise

« Lost in the Abyss », « Blindspot », « Back Alley Queen » ou encore « Miles of Nothing »… Eileen Noise explore des territoires émotionnels très sombres : la dépression, les relations toxiques, la solitude urbaine. Est-ce que l’écriture est pour toi une thérapie, un exutoire, ou quelque chose de plus dangereux — rouvrir des blessures plutôt que les refermer ?

Je n’appellerais pas ça une thérapie. La thérapie, c’est guérir. Écrire, pour moi, c’est affronter. Parfois ça libère une pression, oui. Mais parfois ça t’oblige à regarder des choses que tu préférerais éviter. Je n’écris pas pour refermer des blessures. J’écris pour les comprendre. Et je pense qu’il y a une différence. Les territoires les plus sombres ne sont pas là pour le drame. Ils sont là parce qu’ils existent. Les ignorer semblerait malhonnête. Si quelque chose se rouvre pendant que j’écris, ce n'est pas dangereux — c’est honnête. Et l’honnêteté, même inconfortable, vaut mieux que le silence.

Si tu devais définir le son d’Eileen Noise en trois mots et trois influences — pas celles que tu admires, mais celles qui ont réellement façonné ta manière de composer — lesquelles choisirais-tu ?

Trois mots : Tension. Fragilité. Atmosphère. Tension, parce qu’il y a toujours quelque chose d’irrésolu sous la surface. Fragilité, parce que même les moments les plus forts portent quelque chose de cassable en eux. Atmosphère, parce que l’ambiance compte souvent plus que la perfection. Quant aux influences — pas seulement celles qu’on admire, mais celles qui ont vraiment eu un impact sur ma composition : The Police, pour l’espace entre les instruments et l’idée que la basse peut être à la fois mélodique et structurelle. Alice in Chains, pour l’obscurité harmonique et le poids émotionnel. Pearl Jam, pour la tension brute et humaine dans l’écriture — où vulnérabilité et puissance coexistent. Ces influences ne définissent pas directement le son, mais elles ont façonné ma façon de penser la structure, la dynamique et l’intensité émotionnelle.

Les Raw Studio Performances d’Eileen Noise — comme sur « Stay Under » — donnent l’impression d’entrer dans une salle de répétition à l’improviste : tout semble vrai, capturé sur le vif. C'est une vraie démarche artistique ou une nécessité de production ? Et jusqu’où va le brut — est-ce qu'il t’arrive de garder des prises imparfaites parce qu’elles sonnent plus juste ?

Ce n’est pas un format, et ce n’est pas une nécessité. C’est juste une partie de ma façon de travailler. Parfois une chanson a besoin de couches et d’atmosphère. Parfois elle a besoin de respirer seule. Quand je dépouille les choses, c’est intentionnel. Il s’agit de laisser la structure parler sans protection. Et oui, il m’arrive de garder des prises imparfaites. Non pas parce qu’elles ne peuvent pas être corrigées, mais parce que tout corriger peut retirer quelque chose d’humain. Brut ne signifie pas négligent. Ça signifie vulnérable. Qu’il soit minimal ou entièrement produit, l’objectif est le même : l'émotion doit sembler réelle.

« Electric Fireflies Unplugged », les versions acoustiques de « Lost In The Abyss »… Déshabiller un morceau de sa production, c’est une prise de risque — ça révèle tout. Est-ce que certaines chansons te font peur en acoustique, parce qu'elles deviennent trop à vif, trop exposées ?

J’ai toujours aimé les performances acoustiques. Ce format retire toute protection. On ne peut pas se cacher derrière la production — c’est juste la chanson et l’émotion. J’ai été profondément touché par l’honnêteté et la vérité d’Alice in Chains dans leur performance acoustique. Il y avait de la fragilité, de la tension, même de l’inconfort — mais c’était réel. Et cette réalité l’a rendu puissant. Donc quand je dépouille un morceau, je ne le vois pas comme un risque au sens négatif. Je le vois comme un test. Certaines chansons se sentent plus exposées en version acoustique, oui. Mais cette exposition fait partie de la beauté. Si une chanson peut survivre sans couches, alors elle tient vraiment seule.

« Le format album permet l’espace pour la contradiction. » — Marco Marroni, Eileen Noise

« No One Leaves Clean » est ton premier album. C’est une étape symbolique pour un projet qui a toujours fonctionné en singles et EPs. Qu’est-ce que le format album change dans ta manière de raconter une histoire ? Et une question que tous les lecteurs français vont se poser : est-ce qu’on a une chance de voir Eileen Noise sur une scène un jour — et pourquoi pas en France ?

Un album change tout. Avec « No One Leaves Clean », je ne sortais pas juste des chansons — je construisais un arc émotionnel. Les morceaux se parlent entre eux. Il y a de la tension, de l’effondrement, de la réflexion, et une sorte d’acceptation fragile à la fin. Cet album rassemble mon parcours émotionnel personnel des deux dernières années. Il a été écrit pendant une période marquée par la perte — notamment la perte de mon père — mais aussi par une prise de conscience encore plus grande de ce que signifie être père soi-même. Ce glissement de responsabilité, cette transition silencieuse du fait d’être fils à porter pleinement le poids de la paternité, a changé la façon dont je perçois le silence, la mémoire, et même le son lui-même. Le format album permet l’espace pour la contradiction. Il laisse le silence exister entre les chansons. Il donne du contexte. C’est moins une question d’impact que de continuité.

Quant à la scène, je ne l’exclus pas. Eileen Noise a surtout vécu en studio jusqu’ici, mais la musique est faite pour respirer dans différents espaces. Si et quand cela arrive, ça devra être cohérent avec le projet — pas juste un show, mais une expérience. Et la France a montré une véritable ouverture et sensibilité envers ce projet. Donc si un jour Eileen Noise monte sur une scène en dehors de l’Italie... la France aurait tout son sens.

Un lecteur des Rêveries de Betty découvre Eileen Noise aujourd’hui pour la première fois. Par quel titre de « No One Leaves Clean » lui conseilles-tu de commencer — et pourquoi ce morceau-là plutôt qu'un autre ?

Je conseillerais de commencer par « You Weren't There ». Elle porte probablement le cœur émotionnel de l’album de façon très directe. En surface, elle parle d’absence — de quelqu’un qui n'était pas là quand ça comptait vraiment. Mais en dessous, c’est moins une question de reproche que du poids du silence entre les gens. Il y a de la confrontation, oui. Mais aussi de la douleur, de la déception, et une sorte d’acceptation difficile. Elle n’est pas écrite pour accuser. Elle est écrite pour reconnaître ce qui ne peut pas être défait. À bien des égards, elle représente Eileen Noise : sombre, intense, mais ancré dans quelque chose de profondément humain. Si quelqu’un commence par-là, il comprendra que ce projet n’est pas une question de drame — c’est une question de vérité.

« L’ambition n’est pas la célébrité, mais la longévité. » — Marco Marroni, Eileen Noise

Eileen Noise compte aujourd’hui plus de 6 000 auditeurs mensuels sur Spotify, une communauté qui grandit discrètement mais sûrement. Est-ce que tu as une ambition précise pour la suite — ou est-ce que quelque part, rester underground fait partie de l’ADN du projet ?

Je ne pense pas en termes d’underground versus mainstream. Ce qui compte pour moi, c’est la cohérence. Si le projet grandit, il doit grandir parce que les gens s’y connectent vraiment — pas parce qu’il s’adapte pour correspondre à quelque chose d’externe. Je ne cours pas après la visibilité pour elle-même. Mais je ne romantise pas non plus le fait de rester petit. Si Eileen Noise touche plus de personnes, c’est une belle chose. Si ça reste quelque chose qui se découvre lentement, c’est aussi significatif. L’ambition n’est pas la célébrité, mais la longévité. Construire quelque chose qui semble encore honnête dans cinq ans.

La page Bandcamp d’Eileen Noise est à retrouver ici.

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