Trois EPs, un album, des combinaisons argentées de cosmonautes et surtout une philosophie intacte : « Notre confort, c’est de ne devoir rendre de compte à personne, même si on n’est pas des rock stars ». LINGUS fête une décennie d’existence, porté par le même élan créatif qu’au premier jour. En témoigne « La Fenêtre », excellent dernier EP cristallisant une remarquable ouverture d’esprit. Rencontre avec un O.V.N.I. Rock lyonnais qui n’a pas fini de nous surprendre.
LINGUS a pris forme en 2016, mais avant il y avait Gentle Art Of Making Noise. Comment êtes-vous passé d’un groupe à un autre ? LINGUS, c’est une évolution naturelle ou une vraie rupture ?
On va fêter nos 10 ans cette année ! Malgré le changement de line-up - Julien le batteur a passé le flambeau à Gabriel il y a deux ans - il a néanmoins collaboré activement à l’enregistrement de « La Fenêtre », côté ingé son. Symboliquement, c’était bien de finir ce long chapitre ensemble.
LINGUS a constitué une vraie rupture par rapport à notre ancien projet, aussi bien dans la composition que dans l’organisation : tout est horizontal, pas de leader autoproclamé. On a essayé de déconstruire la figure du groupe de rock un peu clichouille. Cela dit, on évoque Gentle Art Of Making Noise avec tendresse, c’était une étape nécessaire et fondatrice pour ce qu’allait devenir LINGUS.
Si le nom LINGUS fait référence à un morceau de Snarky Puppy, est-ce que celui de Gentle Art Of Making Noise était un clin d’œil à Faith No More ?
Ah sans doute indirectement ! On connaissait assez peu Faith No More à vrai dire, c’est Julien qui nous a surtout fait découvrir l’univers de Mike Patton : Mr Bungle, Tomahawk, Fantomas. On a notamment écouté en boucle le disque « California » de Mr Bungle — drôle, émouvant, impressionnant, grandiloquent. Tout ce qu’on aime : des mélodies imparables voire pompeuses, des orchestrations impressionnantes et une dose prononcée de folie et de second degré.
Et LINGUS, c’est évidemment les Snarky Puppy, même si la connotation graveleuse du terme nous est parfois douloureusement rappelée en concert... Pour autant, la découverte de ce groupe correspond vraiment à un moment particulier de LINGUS, celui de sa création : on écoutait et se faisait découvrir plein de choses tous les trois, on adorait les mêmes groupes, ça bouillonnait d’idées. Et les Snarky Puppy nous ont montré qu’une désintégration des frontières musicales pouvait être possible. Un moment vraiment structurant de notre projet.
« Si quelqu’un nous dit qu’on manque de cohérence, pour nous c’est un vrai compliment. » - LINGUS
Vous vous revendiquez « O.V.N.I. Rock » — brassant rock hybride, math-rock, électro ou encore touches orientales. Est-ce que cette hybridité était la volonté initiale du groupe, ou s’est-elle imposée progressivement au fil des compositions et de votre histoire ?
Oui, on ne voulait plus de barrières. Nos seules limites sont techniques. On n’a jamais dit « on va faire du rock niche pour se démarquer ». L’ambition est uniquement musicale, dans la volonté de s’amuser au maximum. Un côté « cour de récré » qui ne veut pas dire que ce n’est pas du boulot. Car pour s’amuser, il faut être sérieux ! (ouh l’oxymore de malaaaaade !)
On fait la musique qu’on aime, pleine de clins d’œil, qui fait référence à plein d’esthétiques, du free jazz à la pop, mais toujours sur une base rock. Et si quelqu’un nous dit qu’on manque de cohérence avec des morceaux qui partent dans tous les sens, pour nous, c’est un vrai compliment.
On a beaucoup entendu le discours des dispositifs d’accompagnement qui veulent des projets très marketés, très identifiables. Pour nous, cette logique est mortifère. Mais on a la chance de pouvoir vivre d’autre chose que de la musique, on se sent totalement libres. C’est sans doute pour ça qu’on est encore là, dix ans après. Notre confort, c’est de ne devoir rendre de compte à personne, même si on n’est pas des rock stars (on l’est au moins pour nos proches et notre chat).
Votre EP « La Fenêtre » est un triptyque qui aborde l’ouverture, l’accueil et le ralentissement du temps. Serait-ce une invitation à souffler dans un monde qui s’emballe ?
On n’a pas la prétention d’être de grands messagers. On marche plutôt aux images, aux métaphores, aux possibilités d’ouvrir les interprétations plutôt que de les fermer. Mais c’est vrai qu’on est assez fascinés par la question du temps et de l’espace. C’est une espèce de fil rouge de toute la discographie de LINGUS. L’accélération sociale du temps, le prétendu abolissement des distances, la société du spectacle... L’urgence et l’ubiquité constantes : il faut aller vite et être partout en même temps. C’est vertigineux, c’est aussi fascinant qu’éreintant.
Mais derrière l’EP triptyque aux apparences conceptuelles, le message est très simple. « La Fenêtre » c’est un objet à la symbolique politique paradoxal parce qu’il renvoie à la fois à l’ouverture et la fermeture. Et évidemment que l’on préfère une fenêtre ouverte que fermée. « L’Invité » c’est l’accueil, donc le corollaire d’une fenêtre ouverte. Enfin, « Le Cadran », c’est bien sûr le temps, ce temps qu’on devrait parfois oublier, laisser tourner, pour réfléchir, pour analyser, ou tout simplement pour jouer, se laisser aller…
Oui derrière tout ça, il y a un message politique . On est des gros gauchistes, mais ça transparaît de façon subtile plutôt que frontale dans notre musique. Ça ne veut pas dire d’ailleurs que l’un est mieux que l’autre. Mais nous on veut avoir la mesure de dire qu’on parle depuis une position sociale privilégiée (des mecs blancs, bien nés, qui peuvent prendre une heure pour répondre à ton interview sans se soucier d’avoir à manger ou d’éviter des bombes). Et on ne serait pas à l’aise avec la spectacularisation d’un positionnement politique plus frontal. Ce qui ne veut pas dire qu’on est mou politiquement ou que l’on ne veut pas se mouiller. Mais déjà en faisant ce constat qu’on vit dans un monde avec cette impression que tout s’écroule, dire que ce serait pas mal de reprendre le temps (dans notre rapport au travail par exemple), ré-ouvrir l’espace et les distances (dans notre rapport à l’accueil migratoire ou à l’usage mortifère de l’avion par exemple), c’est aussi proposer un contre-discours politique qui n’est pas si lisse qu’il en a l’air…
« Pour le récit romantisé de l’enregistrement studio aux USA, il faudra repasser. » - LINGUS
Et le choix de confier le mastering à Ted Jensen, c’était un rêve, une opportunité ou les deux ?
Ni l’un, ni l’autre. On cherchait simplement un studio pour masteriser les premiers titres de notre album « Reconnaissance ». Notre technicien son nous a conseillé de nous renseigner sur qui avait masterisé les albums qu’on adorait — on a commencé par Muse (une référence de son rock gigantesque pour nous), et c’était Ted Jensen. Les tarifs n’étaient pas si fous. On a quand même mis en balance Ted Jensen avec deux studios lyonnais, écoute à l’aveugle à l’appui. Résultat sans appel : Jensen l’a emporté haut la main.
Ensuite quand est arrivée la question du mastering de l’EP « La Fenêtre », on s’est dit que c’était très bien de faire masteriser ces trois titres chez une valeur sûre. Par contre, il n’y a pas de belle histoire humaine derrière : on ne l’a jamais rencontré, on ne lui a jamais parlé car tu dois payer une blinde si tu veux assister au mastering du maître. Donc voilà, c’est du commerce à l’américaine, rien d’humain. Mais c’était surtout le résultat qui nous importait, et sur ce point on n’est pas déçus. Mais pour le récit romantisé de l’enregistrement studio aux USA, il faudra repasser.
Vous êtes actuellement sur la route du « Double Vitrage Tour» — Comment se passe la confrontation live des nouveaux morceaux ? Est-ce que « La Fenêtre » s’est transformée sur scène ?
De façon assez naturelle. On a toujours cette petite appréhension du passage studio/scène car notre son devient quand même assez léché en studio. Avec beaucoup de production, des claviers, des ajouts électro, 2000 parties de guitare... On a toujours peur que cela ne sonne pas en live. On prend un temps fou pour se préparer : exécution des morceaux, sons d’instruments, choix des samples live.
Depuis « La Fenêtre », on a aussi beaucoup travaillé la scénographie : nous sommes habillés en combinaison argentée (façon cosmonautes de la loose), lampes frontales, lumières pilotées depuis l’ordinateur, vidéoprojecteur. C’est surtout Gabriel qui a initié ce travail visuel, et ça a vraiment donné une nouvelle dimension au live. Lors d’un concert à Nancy, une jeune personne (car oui, on vieillit !) est venue nous dire que notre rock était intemporel car différentes couches du temps se superposaient dans notre esthétique. C’est l’un des plus jolis compliments qu’on nous ait jamais faits. Et cette nouvelle dimension visuelle ajoutée au live n’y est probablement pas pour rien...
LINGUS, c’est trois EPs et un album à son actif. Maintenant que « La fenêtre » est ouverte, quelle est la suite du voyage ? Quelles sont vos aspirations, vos projets, vos souhaits futurs ?
Les souhaits pour le futur c’est surtout de durer, de profiter de ces instants qui sont rares et la chance qu’on a d’être trois êtres qui s’entendent très bien pour faire de la musique qu’ils aiment ensemble. On met le plaisir au centre de tout. Ça paraît bête mais parfois on peut l’oublier. Quand Julien est parti justement, on a été un peu dans le dur et on avait oublié un peu cette notion de plaisir, et en fait sans plaisir il n’y a pas beaucoup de sens à faire ce que l’on fait. Donc on s’est jurés de faire particulièrement attention à cela. Et ça se matérialisera par de nouveaux enregistrements, de nouvelles explorations musicales dont on n’a sans doute même pas conscience encore et sans doute de nouveaux enregistrements courant 2027.
Et qui sait, peut-être qu’on se retrouvera un jour avec toi dans les backstage du Stade de France, à 64 ans pour te dire que la musique en fait, c’est tout simplement génial.
#UnEspritSainDansDesCosmonautesSains
LINGUS - La Fenêtre (EP) / Disponible sur le Bandcamp officiel du groupe.
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