« Je viens de terminer une session d’enregistrement. Je sors d’une mer glacée et je suis assis devant un feu qui ronfle...»
Ainsi débute l’interview de Fin Greenall, aka Fink, qui nous répond depuis l’ouest de la Cornouailles. L’entrée en matière résume parfaitement le bonhomme : ancien DJ sur Ninja Tune devenu l’un des songwriteurs acoustiques les plus intègres de sa génération. Le 5 juin, Fink publie son neuvième album « The City Is Coming To Erase It All » (détails à retrouver ici). Un hommage au légendaire Michael Chapman, enregistré avec une radicalité esthétique qui impose l’admiration. Rencontre avec un artiste entier.
« J’ai troqué mes baskets contre des Birkenstock et déménagé à Brighton pour me réinventer au bord de la mer. » - Fink
Avant Fink le chanteur-compositeur, il y avait Fin Greenall le DJ sur Ninja Tune. Un virage radical, des clubs à la guitare acoustique. Qu’est-ce qui vous a décidé à tout lâcher pour vous accrocher à une Martin ?
C’était une autre époque, les années 90 étaient formidables pour ça. Être DJ pour Ninja Tune, le label des DJ’s, c’était une expérience incroyable. Une ambiance internationale, vraiment cool. J’étais passionné de vinyles, de disques, de DJ’ing, à cette époque, j’avais l’impression de vivre le rêve.
Puis j’ai subi une sorte d’épuisement musical. J’étais submergé de musique car je travaillais aussi dans l’industrie en tant qu’attaché de promotion. Et vers 2002, sortir en club devenait franchement ennuyeux : plus d’idées nouvelles, des clubs et des drinks hors de prix, la musique et l’environnement avaient perdu leur mordant. Tout ça devenait trop normal. J’ai eu une crise existentielle, quitté mes boulots, troqué mes baskets contre des Birkenstock et déménagé à Brighton pour me réinventer au bord de la mer. J’avais découvert des disques de José González que j’adorais, et puis Radiohead. J’avais travaillé avec des chanteurs formidables qui m’avaient un peu ouvert la palette vers la chanson. Et honnêtement, j’avais besoin de souffler.
Il est devenu assez vite évident que cette nouvelle direction était non seulement plus exigeante, mais aussi plus gratifiante. Pas financièrement, bien au contraire ! Mais spirituellement.
« The City Is Coming To Erase It All » est un hommage à Michael Chapman avec une règle radicale : ne rien utiliser qui n’existait pas en 1974. Comment une telle contrainte peut-elle libérer la créativité ?
« Fully Qualified Survivor » de Michael Chapman a été une véritable boussole pour cet album. Nous avions besoin de règles qui nous permettent d’être ce que nous voulions être : authentiques, réels, ancrés. Cette règle de 1974 nous a simplement aidés à sortir du cadre et à retourner dans la salle de répétition, à trouver des solutions musicales au lieu de nous reposer sur des artifices numériques.
Et étrangement, imposer des limites à cet album lui a donné beaucoup plus de dynamisme, d’ampleur, d’âme. Chaque solution devait être musicale, ce qui nous a conduits vers des chemins très musicaux. Ou parfois l’inverse : des pistes plus dépouillées, plus épurées, qui préservaient la pureté de la chanson. C’est bizarre, non ? Mais ça a totalement fonctionné. Et je vis un peu selon cette règle maintenant : j’essaie si possible de ne plus utiliser aucune béquille numérique.
Vous avez enregistré l’album à Zennor, en Cornouailles, là où D.H. Lawrence a vécu et écrit. Est-ce que le lieu où l’on crée change fondamentalement ce qu’on crée ?
On pense que oui, et d’ailleurs on a aussi piqué le titre de l’album à Lawrence 😉. Le lieu, l’air, le rythme de vie, ce qu’on fait avant et après les sessions. Tout cela a une influence massive sur l’artiste, donc forcément sur le résultat. Et cette région du monde (je fais d’ailleurs cette interview depuis Zennor), c’est là où je suis né et où j’ai grandi. Je m’y sens plus à l’aise, plus ancré, plus chez moi qu’en tout autre endroit au monde. Ce qui me permet, je crois, ou du moins je l’espère, d’être le plus « moi-même » possible sur un disque.
« Prendre ce qu’il y a de meilleur dans le passé et le fusionner avec la version actuelle de soi-même. » - Fink
Vous parlez de « nowstalgie », créer quelque chose de nouveau avec l’éthique d’une autre époque. C’est presque une philosophie de vie autant qu’une méthode de travail. D’où vient cette relation particulière que vous entretenez avec le passé ?
La réponse courte : c’est la nature même du mouvement en avant de tout art créatif. Prendre ce qu’il y a de meilleur dans le passé et le fusionner avec la version actuelle de soi-même. L’environnement et les pressions de la vie changent, et il ne s’agit pas forcément d’améliorer quoi que ce soit. Juste de prendre les éléments qui vous parlent et de les incorporer dans votre art. Les ultra-modernistes ne regardent peut-être pas si loin en arrière. Mais même Kraftwerk utilisait parfois des structures de chansons ancrées dans les années 20 et 30, en les propulsant simplement dans le futur.
Compter parmi les derniers à avoir connu la vie pré numérique nous connecte peut-être naturellement avec un rythme plus lent, plus authentique. Pour nous, la notion de grandeur n’est pas liée à la vitesse ou à la popularité, elle est liée à l’authenticité. Peut-être.
Votre parcours est ponctué de rencontres exceptionnelles : Amy Winehouse et John Legend avec qui vous avez co-écrit, Radiohead qui vous a ouvert ses scènes... Ces expériences ont-elles nourri votre façon d’écrire vos propres chansons ?
Le truc, c’est qu’au moment où ces choses arrivent, on ne réalise vraiment pas qu’elles constituent des carrefours dans votre vie. Amy a marqué la naissance de la chanson dans ma conscience. John a représenté mon plus grand succès en tant qu’auteur, mais aussi la fin de mes années de co-écriture. Radiohead a tout remis en question dans ce que je faisais, quand je les ai vus jouer à South Park pendant la tournée OK Computer.
Honnêtement, je ne pense pas que ces expériences aient changé ou influencé ma propre musique. Mais elles ont certainement changé ma façon de mesurer, d’évaluer et de réfléchir à ce que je pense être le succès. Ce que je pense être l’art. Et ce que l’art peut faire à l’artiste, en bien comme en mal, quand il rencontre le succès. Ça peut paraître banal, mais j'écris simplement la meilleure chanson que j’ai à chaque fois que j’écris. Certains jours, la meilleure chanson est formidable, la plupart du temps, non. Vous n’entendrez que celles que je pense être formidables 😉.
« Quand je rentre en ville, avec les sirènes, la saleté, les autres... c’est ce qui me permet de tenir. » - Fink
« Memorise Your Senses » nous dit de mémoriser nos sens, parce que la ville viendra tout effacer. Est-ce que « The City Is Coming To Erase It All » est aussi un album sur la résistance, celle de l’artiste face à un monde qui va trop vite et engloutit tout son passage ?
Oui, imprégnez-vous-en. La prochaine fois que vous serez à la campagne, sur un chemin creux, à marcher dans un champ froid et vide : respirez à pleins poumons. Et souvenez-vous, sans attention ni soin, partout deviendra une banlieue bien entretenue, un centre commercial, un complexe de supermarché ou une mégapole si nous ne résistons pas à cette version de l’avenir. Le pathos de ce titre, c’est peut-être son inévitabilité. Pour moi, c’est juste essayer de mémoriser des sensations. Parce que quand je rentre en ville, avec les sirènes, la saleté, les autres… c’est ce qui me permet de tenir.
#UnEspritSaintDansUnArtisteSaint
Fink - The City Is Coming To Erase It All / Date de sortie : 5 juin 2026 chez R’COUP’D.
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