MONO : « La seule émotion capable de combler ce gouffre, c'est la gratitude » - interview inédite autour de « Snowdrop »

Publié le 10 juin 2026 à 12:30

Certains albums naissent dans la lumière, d’autres dans le silence ombreux qui fait suite. C’est le cas de « Snowdrop », douzième album de MONO, attendu le 12 juin 2026 (détails à retrouver ici). Depuis la disparition du mentor Steve Albini en mai 2024, le quartet Tokyoïte avait un gouffre à surmonter. Takaakira « Taka »  Goto nous raconte comment ils l’ont franchi. Des propos dont la sincérité, la pudeur et la philosophie étincellent de poésie.

« Dans la musique, nous pouvions parler de nos rêves, crier, nous mettre en colère ou pleurer… tout était possible. » - Taka

MONO fait de la musique instrumentale depuis plus de 25 ans, dans plus de 60 pays. En repensant à vos débuts à Tokyo en 1999, qu’est-ce qui vous a donné la certitude que la musique sans paroles pouvait exprimer l’essentiel ?

Je me sens incroyablement chanceux. Je suis profondément reconnaissant d’avoir rencontré des membres aussi formidables, d’avoir partagé ce voyage avec eux, et d’être soutenu par nos fans et des partenaires extraordinaires à travers le monde. Tout cela m’a permis de continuer à vivre des jours merveilleux, entièrement consacrés à la musique.

À cette époque, et encore aujourd’hui, je n’avais aucun désir de faire quoi que ce soit pour vendre des disques, gagner ma vie ou devenir célèbre. Peu m’importait que certains jugent cela imprudent. Dès le début, guidés par nos âmes, nous avions la ferme volonté d’aborder la musique avec la plus grande honnêteté et sincérité. Dans la musique, nous pouvions parler de nos rêves, crier, nous mettre en colère ou pleurer… tout était possible. C’était la seule façon de gérer les émotions qui nous habitaient. Dans nos albums, nous voulions capturer autant que possible l’aspiration vers un avenir lumineux encore invisible, les angoisses et les peurs profondes, la tristesse, la solitude. Et ces faibles lueurs d’espoir qui pesaient sur nous.

« Le passé ne peut être changé, l’avenir est inconnu. Ce qui compte, c’est de vivre consciemment et pleinement l’instant présent. » - Taka

Steve Albini vous a accompagnés pendant vingt ans : de « Walking Cloud » (2004) à « OATH » (2023). Sa disparition en 2024 a été un choc immense. Comment MONO a-t-il trouvé la force de retourner à Electrical Audio pour enregistrer « Snowdrop », qu’est-ce que ce lieu représente désormais pour vous ?

Après la mort de Steve, il m’a fallu beaucoup de temps pour accepter la réalité. Je me souviens d’avoir pleuré sans pouvoir m’arrêter pendant au moins trois jours. J’avais l’impression qu’un gouffre s’était ouvert dans mon cœur. Je n’avais plus d’énergie, je ne pouvais plus penser clairement. Et pourtant, mon esprit était envahi de questions sans réponse. C’est alors que Jef, un ami cher et l’un de mes partenaires de longue date, m’a appelé et m’a dit : « Taka, continue d’écrire des chansons. Continue comme tu l’as toujours fait ». À partir de ce jour-là, je suis retourné à ma vie quotidienne et je me suis plongé dans l’écriture, ce qui m’a aidé à traverser les ténèbres du deuil et de l’incertitude.

Après avoir accepté la mort de Steve, j’ai délibérément cessé de trop réfléchir. Mais j’avais la certitude que quelqu’un de merveilleux et de juste apparaîtrait au moment voulu. Je croyais que l’essentiel était de se concentrer sur les solutions plutôt que sur les problèmes, de lâcher prise sur les attachements et de diriger son attention vers la lumière positive et l’amour. Le passé ne peut être changé, l’avenir est inconnu. Ce qui compte, c’est de vivre consciemment et pleinement l’instant présent. Et c’est ainsi que Brad est apparu, comme un cadeau de l’univers. Nous nous sommes rencontrés de la façon la plus naturelle qui soit, comme deux aimants qui s'attirent. À Chicago, Steve nous avait présentés à des musiciens de cordes et de cuivres. Ils sont comme notre famille là-bas, et nous avons enregistré des albums ensemble pendant plus de 20 ans. C’est pourquoi l’idée d'enregistrer ailleurs qu’à Electrical Audio ne nous a même jamais traversé l’esprit.

Au début, entrer dans le studio de Steve sans lui était très étrange. Mais tout au long de l’enregistrement, j’ai constamment senti sa présence. Je crois que c’est parce que Steve réside dans chaque son qui résonne dans ce merveilleux studio qu’il nous a laissé.

Vous avez choisi Brad Wood pour enregistrer « Snowdrop », notamment parce qu'il était l’ami de Steve Albini. Dans quelle mesure ce choix était-il un acte de fidélité autant qu’une décision artistique ?

Lors de la soirée commémorative de Steve à Chicago, j’ai parlé avec Jeremy, le fondateur de Temporary Residence Ltd., notre label depuis plus de 20 ans, et avec notre batteur Dahm, de notre prochain ingénieur du son. Ils m’ont tous les deux recommandé Brad. Après l’avoir contacté, il est venu voir deux de nos concerts à Los Angeles, et nous avons également visité son magnifique studio. Je n’ai pas dit grand-chose, juste ceci : « Nous ne nous attardons pas sur le passé, nous faisons simplement ce que nous pouvons maintenant. Nous voulons entendre ton son, ton style. »

Brad nous a traités, Steve et nous, avec un respect, une sincérité et un professionnalisme immenses. Et il a accompli un travail véritablement remarquable. Le studio était constamment baigné d’une énergie créative et positive, créant une atmosphère merveilleuse, comme si Steve nous observait avec le sourire. Je lui suis profondément reconnaissant.

« Snowdrop » est composé de huit morceaux dont chaque titre est une fleur. Un choix qui n’est pas anodin. Pouvez-vous nous expliquer ce que ce langage des fleurs révèle de l’album et ce que vous souhaitiez exprimer ?

Pour revenir un peu en arrière, j’ai perdu mon père il y a quatre ans. Je me souviens qu’avant de mourir, il m’avait dit : « Pourquoi n’écris-tu pas une chanson pour ta femme bien-aimée ? ». Après sa mort, jai écrit ma première chanson pour elle. Je l’ai enregistrée avec Steve à Chicago, avec un orchestre. Elle n’a pas encore été publiée.

Même après la mort de Steve, j’ai continué à écrire des chansons chaque jour. Puis, le 1er janvier 2025, le père de ma femme est décédé. Les funérailles ont eu lieu le 11 janvier. La personne qui les organisait m’a dit : « Taka, faites-moi savoir s’il y a une chanson que vous aimeriez qu’on joue ». J’ai alors décidé d’utiliser la chanson que j’avais écrite pour ma femme. Ces funérailles n’étaient pas lourdes ni tristes comme certaines de celles que j’avais vécues auparavant. Elles étaient baignées de lumière, comme un mariage où l’on renouvelle ses vœux d’amour éternel.

C’était la première fois que j’entendais la musique de MONO lors d’obsèques, et cela a renforcé ma conviction que nos chansons peuvent apaiser la douleur et la tristesse de ceux qui restent, et apporter un rayon de lumière. En regardant les proches déposer des fleurs dans le cercueil, je me suis interrogé sur le sens de cette offrande. J’ai appris que chaque fleur possède sa propre signification, et qu’elles servent à transmettre un dernier message au défunt, à la place des mots. Le 12 janvier, je suis rentré chez moi et j'ai écouté toutes les chansons que j’avais écrites au cours des dernières années. Les adieux à mon père, à Steve, au père de ma femme, et toutes ces émotions non résolues, tous les points se sont soudainement connectés. C’est ainsi qu’est né l'album « Snowdrop ».

Lorsque j’ai décidé dutiliser des noms de fleurs pour les titres, je voulais commencer par l’hiver et les ordonner selon l’époque à laquelle elles s’épanouissent. Au fil d’une année entière, depuis l’hiver rigoureux, on accepte et surmonte progressivement la perte de ceux qui sont partis, jusqu'à l'arrivée d’un nouveau printemps. Ce printemps est différent de l’ancien : il marque le début d’un nouveau chapitre de vie. Et je voulais aussi écrire sur le fait de dire au revoir au printemps et d’entreprendre son propre voyage à travers l’existence, le cœur chargé de souvenirs précieux et d’une gratitude inaltérable.

« La seule émotion capable de combler ce gouffre dans le cœur, c'est la gratitude pour la vie merveilleuse que nous avons pu vivre grâce à eux. » - Taka

Vous considérez « Snowdrop » non pas comme un album de douleur mais relevant d’une « gratitude extraordinaire ». Comment transforme-t-on le chagrin en émerveillement ? Est-ce que la musique constitue votre principal chemin vers la résilience ?

Chacun d’entre nous sera inévitablement confronté à la perte d’un être cher. Et nous-mêmes mourrons un jour. En vieillissant, il y a beaucoup de personnes importantes dont le nom figure encore dans notre répertoire, mais dont nous n’entendrons plus jamais la voix. Je crois que la seule émotion capable de combler cette tristesse, ce gouffre dans le cœur, est la gratitude pour la vie merveilleuse que nous avons pu vivre grâce à eux.

À travers cet album, je voulais exprimer ma « gratitude éternelle » aux êtres chers qui ont partagé ce voyage avec moi. Et j’espère qu’il pourra apporter un peu de lumière et d’amour à ceux qui ont perdu quelqu'un qu’ils aimaient.

Vous avez écrit : « Nous vivons avec un vœu qui n’a pas changé depuis l’enfance : écouter chanter le vent, nous sommes une partie de l’univers. » Un quart de siècle plus tard, qu’est-ce que MONO cherche encore à exprimer que les mots ne pourraient pas dire ?

Quand je ne suis pas en tournée, je compose chaque jour à heure fixe, à partir de 6 heures du matin, mais sans but précis. C'est davantage une plongée dans mon subconscient, un voyage intérieur, puis un retour. Quand j’écris, je suis complètement absorbé, sans la moindre idée de la façon dont les parties ou les chansons que je compose s’inscriront dans quelque chose de plus grand. Puis, un jour, quelque chose comme une inspiration surgit, et les pièces éparses du puzzle s’assemblent en une seule œuvre. C’est à ce moment-là que je trouve un titre à la chanson, et ce processus devient incroyablement jouissif… comme insuffler la vie à la musique. Quand toutes les pièces s’emboîtent, le titre de l’album émerge. C’est alors que je comprends enfin les émotions qui étaient profondément enfouies en moi.

Nous avons sorti beaucoup d’albums jusqu’à présent, et j’ai le sentiment que chacun est le témoignage de tout ce qui nous est arrivé à différentes étapes de nos vies : ce que nous avons ressenti, ce que nous avons cherché, ce que nous avons perdu, ce que nous avons gagné, ce que nous avons appris, et comment nous avons survécu.

#CathartisArtistique 

MONO - Snowdrop / Date de sortie : 12 juin 2026 chez Temporary Residence Ltd. / Modulor.

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