Emma Ruth Rundle : « L’espoir n’est jamais vain, même lorsqu’il est ténu » - interview autour de « These Killing Times »

Publié le 18 septembre 2026 à 12:30

Guitariste autodidacte, plasticienne, songwriteuse à l’intensité crépusculaire... Emma Ruth Rundle possède ce don de puiser de la beauté dans le trouble. L’artiste Américaine publie aujourd’hui même « These Killing Times », son sixième album studio qui renoue avec l’énergie potentialisée du groupe, après l’intimité dénudée d’« Engine of Hell » (2021). Un disque né de la rage lucide face à une époque délétère, mais un disque avant tout traversé d’une lumière obstinée. Emma a répondu à nos questions avec la même densité que sa musique : peu de mots, beaucoup de sens.

« Treize ans dans un magasin de guitares, c’est long, et j’étais une éponge. » - Emma Ruth Rundle

Vous avez appris la guitare à 13 ans, puis affûté votre jeu pendant dix ans derrière le comptoir d’un magasin d'instruments, en glanant des bribes de leçons auprès des professeurs de passage. Est-ce que cet apprentissage buissonnier, presque volé, a façonné votre façon si singulière de jouer, ce que vous appelez votre « fingerstyle bâtard » ?

Oui, bien sûr. J’ai eu la chance d’apprendre auprès de mentors qui travaillaient dans une multitude de styles : classique, bluegrass, bossa nova, fingerstyle, rock, delta blues, et ainsi de suite. Nous avions aussi une infinité de DVD et de livres. Treize ans dans un magasin de guitares, c’est long, et j’étais une éponge. Je me sens très chanceuse.

Vous êtes aussi plasticienne, et vous dites de la guitare qu’en jouer, « c’est comme façonner un paysage ». Ces deux facettes de votre art se nourrissent-elles naturellement ?

Les deux pratiques, les arts visuels et la musique, se soutiennent l’une l’autre. Deux voies neuronales différentes, deux langages différents. J’explore des thèmes similaires dans les deux médiums, mais on ne le devinerait jamais juste en écoutant ou en regardant. Cela dit, je peux affirmer qu’ils semblent tous deux baignés d’une atmosphère sombre.

« Nous ne sommes pas faits pour être des individus isolés. » - Emma Ruth Rundle

Après « Engine of Hell », album d’une intimité exacerbée, vous revenez avec un groupe complet sous forme d'une communauté d’artistes. Vous dites avoir voulu « vous sentir fortifiée par les amitiés, repousser l’isolement ». Était-ce un besoin artistique, ou avant tout une nécessité vitale ?

C’était les deux, ces deux choses ne sont pas séparées. Je n’ai pas vraiment de vie privée en dehors de ma vie dartiste, et la plupart de mes amis aujourd’hui sont des gens que j’ai appris à connaître et à aimer en travaillant dans les arts. Alors maintenant que je suis dans l’ère de « These Killing Times », il y a beaucoup plus d’occasions au quotidien d’interagir avec les autres : planifier les tournées, coordonner la logistique, échanger des idées, et ainsi de suite. Puis viendront les mois sur la route. Et je pense que, vu le monde dans lequel nous vivons en ce moment, il vaut mieux être avec les autres que seul. Nous ne sommes pas faits pour être des individus isolés.

« Powerless » invoque l’image du marteau : « un pour briser, un pour bâtir quelque chose de meilleur ». Cette dualité traverse toute votre œuvre. Est-ce ainsi que vous abordez le processus de création : d’abord détruire pour ensuite construire ?

Non, pas vraiment. Il n’y a pas beaucoup de destruction dans ma pratique ou mon processus créatif. L’idée, c’est plutôt qu’il nous faut appliquer une certaine force destructrice aux structures de pouvoir et aux gouvernements du monde, puis reconstruire d’une manière qui soit en harmonie avec la vie elle-même. Avec beaucoup de discernement, bien sûr.

« Nous sommes dans l’Anthropocène. Désormais, on ne peut plus détourner le regard. » - Emma Ruth Rundle

Vous dites de « These Killing Times » que c’est une réaction aux horreurs « étalées au grand jour chaque jour », et que vous vouliez « nommer la chose qui causait tant d’angoisse ». Mettre des mots et des sons sur la douleur du monde, est-ce pour vous, une manière de l’affronter ?

Il n’y a pas d’autre sujet pertinent en ce moment. Nous sommes dans l’Anthropocène. Désormais, on ne peut plus détourner le regard, et il serait irresponsable de faire autre chose qu’un disque comme celui-ci. Combien de bien fera-t-il ? Peut-être aucun. Mais il peut au moins offrir un peu de solidarité aux autres et fournir un lieu où les gens peuvent se rassembler, se rencontrer, s’organiser, se lier d’amitié. Je parle des concerts.

Le titre de l’album « These Killing Times », ces temps qui tuent, sonne comme un constat sombre. Pourtant votre musique exprime un refus de renoncer. Dans ce monde devenu si complexe et oppressant, qu’est-ce qui, selon vous, mérite encore qu’on se batte pour lui ?

Il y a une citation que j’adore à propos de l’espoir, que je vais partager, et je crois que sans espoir, il ne nous reste que la défaite et le désespoir. La colère et l’espoir nous appellent à agir. Voici la citation : « L’espoir n’est jamais vain, même lorsqu’il est ténu. Quand tous les autres sens s’éclipsent, l’œil de l’espoir est le premier à s’ouvrir, et le dernier à se fermer. »*

#DuChaosNaissentLesÉtoiles

Emma Ruth Rundle - These Killing Times / Disponible chez Errant Child.

* Citation extraite de la série « The Lord of the Rings: The Rings of Power » (2022), prononcée par le roi elfe Gil-galad, ndlr.

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